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Le blog de Michel Giliberti

Extraits de "Black beauty" (huile sur toile) © Giliberti / 2006

Dès les premières gouttes de pluie, j’ai couru me réfugier dans le premier troquet de hasard. Après un rapide coup d’œil sur le décor désuet du comptoir vieillot et son alignement figé de bouteilles d’alcool, j’ai commandé un chocolat chaud.
Il n’y avait pas de clients à cette heure-là de la journée.
Juste le patron et sa femme qui s’ennuyaient derrière le zinc, dans cette époque qui n’était plus la leur.
Juste leur chien… intemporel.
Désabusés et silencieux ils surveillaient, par-delà la baie vitrée, ces autres si déroutants. Leur compréhension du monde s’était arrêtée aux années cinquante, quand les Messieurs retiraient leurs bérets ou leurs chapeaux en saluant les p’tites dames, quand les enfants polis et propres, avaient l’air d’appartenir à leurs parents. Ces années où les Français de l’après-guerre avaient une même mémoire et deux versions des souvenirs, selon qu’ils aient résisté ou profité !... Ces années pourtant où l’école nous bassinait avec ses leçons de morales et d’instruction civique.
Maintenant, ils ne comprenaient définitivement plus rien de cette jeunesse en casquettes et joggings qui sillonnait les trottoirs en rollers, en se foutant des vieux.
Et leur langage ! Hermétique, vulgaire ! Une vraie barrière entre branchés et déconnectés.
Et leurs jeux vidéo…
Et leur musique de malheur !
Non, décidément aucune valeur n’était respectée, quel gâchis ! Plus de chansonnettes, plus de bals musettes, plus de romantisme.
Et tous ces étrangers…
Les cafetiers, c’est à ça qu’ils pensaient tous les jours dans l’odeur moisie de leur antre à vinasse et de leur aigreur personnelle. Et quand ils n’en pouvaient plus, il se trouvait toujours un Français éloigné des clichés idéalisés de Doisneau et prêt à abonder dans leur sens. C’était le plus souvent un Français de cette bonne génération, au visage pétri d’intelligence avinée, accoudé au bar devant son sixième ballon de rouge, et crachant ses poumons au moindre rire. Un bon Français qui verdissait dès qu’un jeune beur buvait précipitamment une boisson chaude et saluait les patrons avant de retrouver dans le froid du chantier voisin le marteau-piqueur qui pulvérisait ses entrailles et ses oreilles à longueur de journée.
« Ça profite de nous et ça voudrait voter, cette racaille » qu’ils ajoutaient.
Derrière la vitrine du bar, leur bouche amère et retombante les faisait ressembler à ces poissons, qui dans les aquariums des super marchés attendent, fatalistes, qu’on les sorte de l’eau, qu’on les abatte d’un salutaire coup de massue, et qu’enfin, ils ne voient plus rien.
La pluie avait cessé.
Pour qu’ils décrochent de leur univers étriqué, et viennent encaisser la consommation, j’ai dû les appeler avec insistance.
C’est la femelle du poisson qui s’est enfin approchée. Elle boitait. Son pied droit prisonnier d’une triste chaussure orthopédique devait être la cause masochiste qui la faisait se déplacer. Son mâle de mari pouvait ainsi culpabiliser à loisir et lui offrir toutes les mesquines raisons de sa rancune pour lui, jusqu’à ce qu’elle gâche volontairement la soupe épaisse du soir et lui cache ses fromagères charentaises. Le chien, avachi près du comptoir était à coup sûr le seul lien entre ces malades de la médiocrité. Il devait, pendant le dîner, se traîner de l’un à l’autre, renifler à chaque bout de la toile cirée et quémander du rab. Malheureusement, les infâmes croquettes dont il était gavé ne lui apportaient qu’une chute de poils et une mauvaise haleine égale au pestilentiel débit verbal de ses patrons. D’un ordre sans appel, ses chers maîtres devaient le renvoyer à sa paillasse saturée de puces, où à l'ordinaire, il reposait ses pattes arrière couvertes d’escarres, ainsi que ses pauvres os ankylosés de ne jamais courir : « Attaque ! Attaque ! Malheureux gardien ! C’est bien eux qu’il faut bouffer ! » De la carne bien indigeste certes, mais quel bonheur de remercier un chien qui a débarrassé la France de deux salauds.
Quand elle fut devant moi, la cafetière m’impressionna. Son masque tragique me fit entrevoir l’image de la mort et de la haine.
J’ai payé.
Je suis sorti très vite.
Urgence d’oublier.
Un jeune black, démarche dégingandée et bonnet rouge sur le crâne, m’a dévisagé en me croisant. Il sentait la vanille et le plaisir.
J’ai souri à ce charmant commandant « Costaud », tranquille et rassurant, puis apaisé, je me suis mis en route.
Derrière la vitre de l’aquarium, les « poissons-cafetiers » devaient me suivre de leurs yeux chassieux. Le beau jeune homme noir avait dû faire monter à leur bouche de piranha, l’acidité des rancœurs.




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J’ai trop de travail ces jours-ci pour écrire davantage, mais ce ne n’est pas l’envie qui manque (tant d’événements dramatiques ou cocasses me parviennent)…
Pourtant ce matin je suis obligé de revenir sur cette histoire dont on nous rebat les oreilles depuis hier… Le fils d’un scientifique aurait profité d’une étude pratiquée sur la momie de Ramsès II pour dérober quelques-uns de ses cheveux et plus tard, les mettre en vente sur Internet… Je trouve ça hallucinant et révélateur de notre société. Chacun y va de ses astuces pour se faire un peu de blé. Personnellement, je voudrais connaître le fou qui aimerait posséder les cheveux de ce malheureux patriarche de tant de siècles ? Un fétichiste ? Quoi qu'il en soit, je plains ce pauvre Ramsès dont le tombeau fut pillé et dont le corps est exposé aux yeux de tous dans un musée. Devant la bêtise des hommes qui perdure, il a dû se retourner dans ses bandelettes avant de s’arracher les derniers cheveux qui lui restaient sur le crâne…
Un de ces jours, on finira bien par trouver un poil de cul de Cléopâtre sur e-Bay…
Quelle misère!

Bon, que tout ça ne nous fasse pas oublier la journée mondiale de lutte contre le sida.
Soyons attentifs et généreux.



Tableau prémonitoire datant de 1999, où l’on peut voir ma momie qui, à l’époque, semblait déjà rechercher un quelconque voleur… À mieux considérer son allure vigoureuse, seule sa virilité devait être convoitée…
Après les poils de Ramsès, le cigare du pharaon.

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Une pensée pour Clara et Quentin, ces deux enfants noirs, adoptés par une famille installée en Alsace, victimes de l’atrocité du racisme.
Je suis révolté et ne peux même pas m’exprimer sur le sujet. Pas maintenant. J’ai besoin de digérer tout ça.
Aujourd’hui, je ne pense qu’à ces enfants, sortis de toutes les frayeurs vécues dans leur pays d’origine, et qui se voient confrontés une fois de plus à la cruauté de certains adultes et de leurs progénitures « dans un pays où les mots liberté, égalité, fraternité sont la devise de la république », comme dit si bien le jeune Quentin.


J'ai réalisé ces toiles en 98...


... je vois avec tristesse...



...qu'elles sont toujours d'actualité !

.../ Je pense parfois à ces phrases creuses qui parlent du droit du sol et du droit du sang, même si j’adhère à l’idée du droit du sol. Ces phrases réductrices n’évoquent jamais la nécessité de se fondre dans l’unité planétaire. Nous savons bien pourtant que nous sommes, tous ensemble, sur cette petite galère bleue à naviguer sur l'océan noir du vide. /...

In " Bou Kornine" © Michel Giliberti (Editions bonobo - 2004)


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Sidi Bou Saïd... encore. © Giliberti / 2006

J'écoute Souad Massi et je pars dans un univers soyeux qui me rappelle combien nous vivons souvent à l'ombre de nos émotions, à ne presque jamais les interpeller comme si elles risquaient de nous dévoiler et nous compromettre.
De toutes les choses saisissables, l'émotion est souvent celle qui nous empêche, celle qui nous prive.
Je rêve pourtant de m'allonger à l'ombre de murs sable et d'épier la tendresse qui s'y glisserait.
Les clameurs de la mer seraient tout autant de douceur et gouverneraient mes gestes si souvent arrêtés aux sens.
J'incendierais quelques lampes sur la terrasse en fin d'après-midi, déposerais des fruits dans les coupes et respirerais le jasmin qui commencerait d'emprisonner mes rêves.
Il y a des soirs, comme ce soir, où m'oublier serait la délivrance la plus subtile, la plus neuve.
Elle briserait le masque que je porte depuis tant d'années et qui m'empêche de regarder
ma dissidence, comme un éxil dans le bonheur.
Oui, Souad Massi m'emporte une fois de plus dans un ailleurs qui est mien ; si proche d'être le nôtre.
Denya wezmen (C'est la vie) (album : mesk elil)

La maison © Giliberti / 2006

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Samedi après-midi, à Paris, j’étais assis à la terrasse d’un café dans le sixième, à quelques mètres de la galerie où mes toiles sont exposées. J’avais rendez-vous avec Hamid, mon galeriste et j’étais un peu en avance.
Perdu dans mes pensées, je regardais la foule déambuler au carrefour de la rue Mazarine, de la rue St André des Arts et de celle de Bussy.
Je pensais à mon arrivée à Paris en 1968. Il était 3 heures du matin. J’avais fait du stop toute la journée depuis Toulon, et voilà… Sous une pluie fine, on me livrait comme un paquet au pied du lion de Denfert-Rochereau. Dès le lendemain, Saint-Germain me happa.

Je me revoyais dans ce quartier, à dix-huit ans.

Il y traînait encore le parfum sulfureux de mai… Des  slogans d’étudiants se lisaient sur les murs et des pavés en petits tas trônaient toujours sur les trottoirs. Je crois même qu’il y avait une carcasse de voiture calcinée vers la Sorbonne.
Tout m’éblouissait, tout m’enthousiasmait. Je n’avais pas un rond en poche, mais des rêves plein la tête.
Saint-Germain devint très vite mon quartier favori. J’y traînais avec ma guitare et je faisais la manche de temps à autre en poussant la chanson dans des restaurants ou devant les cinémas où les files des spectateurs attendaient de rentrer. On y sentait encore ce petit air existentialiste qui avait tant imprégné le 6 ème à l’époque de Sartre, Simone de Beauvoir, Juliette Gréco, Boris Vian et tant d’autres.
Que de fois j’ai crevé de faim et que de fois je suis parvenu à me rassasier d’autre chose que de « bouffe ». Je parvenais à lire de-ci de-là, à rencontrer des gens intéressants… Bref, je me suis fait, comme on dit.

Oui, samedi après-midi, à Saint-Germain, je regardais ce carrefour, mais avec le ventre apaisé, cette fois-ci…
Il m’est difficile d’expliquer ce que je ressentais, car, à tant avoir eu faim et tant avoir eu froid dans ces lieux, j’en ai gardé les stigmates… Il suffit d’un courant d’air, d’une pluie fine et glaciale ou d’un vent inattendu pour que je panique. Je crois toujours que je n’ai pas où dormir, pas à manger… Chaque fois c’est pareil. Il me faut plus d’une demi-heure pour me calmer et me dire que c’est fini, que je n’ai pas de problème, que le temps d’arriver chez moi, je retrouverai la chaleur et le confort.
Oui, samedi après midi, je regardais ce quartier et je prenais la mesure du temps qui passe avec douceur, mais aussi avec une certaine usure dans le cœur, une amertume, et un peu de détachement des choses de la vie.
Et dire qu’à l’époque, j’aurais tout donné pour boire en toute tranquillité un pot dans un de ces bars et mon rêve absolu était d’habiter la rue de Bucy…
Je n’y suis jamais parvenu et pourtant, savoir que je suis exposé rue Mazarine en permanence, à deux pas du marché de Bucy me donne parfois l’impression que tout compte fait, j’y suis un peu installé. Alors, je me suis attaché à cette dernière pensée pour avoir le courage de payer ma consommation, me lever et me diriger vers la galerie en évitant d’être bousculé par une bande de jeunes qui n’avaient ni froid, ni faim et qui ne m’ont pas vu. Saint-Germain est si bourgeois désormais…
J’en entendis un, le portable collé à l’oreille, dire : « Putain, j’m’fais iech… grave. En fait, demain je pars à Honfleur avec ma reum… Grave, j’te dis pas ! Je kiffe pas son mec ».
J’ai souri et ça m’a remonté le moral…
Allez ! j’avais encore quelques belles années de jeunesse devant moi à ne pas me faire chier grave... et à me passionner de tout.





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Encore une toile de mon exposition actuelle.
Avec cette "peau de peu", je vous remercie "beaucoup" pour vos nombreux mails, commentaires, courriers et coups de fil... bref, tout ce qui fait qu'un artiste dépose de temps en temps ses béquilles et avance...
Pétrifiées les mains,
Calcinés les yeux,
Resterons-nous longtemps
Amants dociles,

Charmants fossiles
Au lit des sédiments ?

In "Bleus d'attente" © Giliberti / 2006


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Quelques photos de mon vernissage d'hier soir dans l'album.
C'était génial, chaleureux et très... oriental (avec même Oum Kalsoum en musique de fond.)
Il y avait des tagines, des dattes, des narguilés, des fleurs, des bougies et beaucoup de monde.


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Ce soir, je vais vivre comme à chacun de mes vernissages, le pire de mes paradoxes : assumer un métier qui me place sur le devant de la scène et me fait affronter le regard des autres, alors que je rêve de tout fuir pour vivre l’essentiel.
Je m’accorde de cette combinaison. Il le faut bien !
Pourtant, je pense que parfois l’œuvre supplée à l’artiste et qu’on pourrait bien se passer de moi.
Je serais à même de vivre enfin une certaine ascèse, bien à l’abri d’un patio aux murs de faïence.
Je regarderais un oranger rivaliser avec un citronnier tandis que l’eau d’une fontaine m’apporterait sa suffisante conversation...

Mes promesses d’Orient.


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Je vis des jours difficiles, comme une grâce qui m’échapperait.
De tout temps, j’ai côtoyé la noirceur de l’âme et la mélancolie subtile.
De tout temps, celle-ci ne m’a jamais effrayé.
De tout temps, elle m’a aidé à me construire en exaltant ce qui colle à ma peau : l’écriture, la peinture et bien sûr la musique.

De tout temps, enfin, j'ai pu d’un mot, d’un rire, la renvoyer ailleurs, la mettre en attente jusqu’à ma prochaine dépendance créatrice.



Aujourd’hui, ma mélancolie se rapproche d’une spiritualité que je ne pensais pas trouver chez moi. Tous les réflexes de rupture avec elle se sont effondrés depuis que le danger des choses de la vie rôde, me frôle et parfois même me bouscule.
Une petite voix contredit toutes les grandes vérités qu’il me plaisait à lancer en société et qui depuis peu menace mon orgueil…
Dans ces moments de grande fragilité, j’aime à me souvenir de mon enfance et des parfums qui m’enfermaient. Je pense aux gestes de ma mère, à ses gestes de grande affection… à ses mots bien simples grandis d’amour.
Je revois ce petit garçon pétri d’invention, de révolte et de grandeur qui aujourd’hui – devenu grand – rit bien de lui, de se savoir toujours petit alors qu’il s’attachait à croire le contraire.
L’enfance est une ombre attachée à vos chevilles ; elle me rappelle ces chiens perdus et têtus qui décident parfois de suivre vos pas, comme s’ils vous reconnaissaient une paternité, comme s’ils sentaient que vous étiez aussi paumé qu’eux. Il ne faudrait pas se retourner.
La rencontre avec leur regard risque la compromission…
Hélas ! j’ai parfois plus d’aisance à me retourner qu’à décider d’une avance héroïque.
C’est peut-être ça le masochisme… Masoch… Un nom qui me parle.

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J'ai entendu, sur France Inter, qu'il y aurait bientôt sur nos écrans de nouveaux spots publicitaires traitant de la violence des hommes envers les femmes et surtout de la conséquence qu'elle engendre sur les enfants qui en sont témoins. Ces messages sont si choquants, paraît-il, qu'ils seront diffusés après 22 h 30.
On y verra, entre autres, une femme qui après avoir maladroitement cassé une assiette, réveille ainsi la colère de son mari qui la saisit par les cheveux, la fait tomber à terre, et la frappe devant les yeux de leur petit garçon. Puis le père s'en va et là, on voit l'enfant fixer sa mère, hésiter un instant, puis finalement lui balancer un coup de pied dans le ventre.
De toute évidence, un tel spot choquera. C'est le but. Je crains cependant que, même s'il est diffusé à une heure tardive, rien n'empêchera certains enfants de le découvrir et le regarder.


Quand on sait à quel point les images véhiculées par la télévision opèrent sur l'inconscient des très jeunes, on peut avancer l'hypothèse qu'ils pourront sans scrupule s'approprier cet acte barbare alors même qu'ils n'y pensaient pas et le reproduire peut- être sur leur propre mère.
Il faut se souvenir de ce premier bus enflammé (un événement monté en épingle aux infos, et l'on peut le comprendre) et des tristes répliques qui s'en suivirent jusqu'au crime commis sur cette malheureuse jeune fille, victime innocente.
Cette sinistre loi des séries n'avait rien à voir avec le hasard.
On a tort, je pense de vouloir tout résoudre par l'image. Tout n'est pas du cinéma. Tout n'est pas de la pub.
La médiocrité de certains comportements ne peut se résoudre que par la pédagogie et c'est bien du ressort de l'école de la République d'apporter une certaine égalité des chances qui éviterait bien des misères intellectuelles. L'éducation, encore l'éducation, toujours l'éducation.

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Le blog de Michel Giliberti

Mon travail d'artiste peintre, auteur et photographe...

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