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Le blog de Michel Giliberti

Samedi après-midi, à Paris, j’étais assis à la terrasse d’un café dans le sixième, à quelques mètres de la galerie où mes toiles sont exposées. J’avais rendez-vous avec Hamid, mon galeriste et j’étais un peu en avance.
Perdu dans mes pensées, je regardais la foule déambuler au carrefour de la rue Mazarine, de la rue St André des Arts et de celle de Bussy.
Je pensais à mon arrivée à Paris en 1968. Il était 3 heures du matin. J’avais fait du stop toute la journée depuis Toulon, et voilà… Sous une pluie fine, on me livrait comme un paquet au pied du lion de Denfert-Rochereau. Dès le lendemain, Saint-Germain me happa.

Je me revoyais dans ce quartier, à dix-huit ans.

Il y traînait encore le parfum sulfureux de mai… Des  slogans d’étudiants se lisaient sur les murs et des pavés en petits tas trônaient toujours sur les trottoirs. Je crois même qu’il y avait une carcasse de voiture calcinée vers la Sorbonne.
Tout m’éblouissait, tout m’enthousiasmait. Je n’avais pas un rond en poche, mais des rêves plein la tête.
Saint-Germain devint très vite mon quartier favori. J’y traînais avec ma guitare et je faisais la manche de temps à autre en poussant la chanson dans des restaurants ou devant les cinémas où les files des spectateurs attendaient de rentrer. On y sentait encore ce petit air existentialiste qui avait tant imprégné le 6 ème à l’époque de Sartre, Simone de Beauvoir, Juliette Gréco, Boris Vian et tant d’autres.
Que de fois j’ai crevé de faim et que de fois je suis parvenu à me rassasier d’autre chose que de « bouffe ». Je parvenais à lire de-ci de-là, à rencontrer des gens intéressants… Bref, je me suis fait, comme on dit.

Oui, samedi après-midi, à Saint-Germain, je regardais ce carrefour, mais avec le ventre apaisé, cette fois-ci…
Il m’est difficile d’expliquer ce que je ressentais, car, à tant avoir eu faim et tant avoir eu froid dans ces lieux, j’en ai gardé les stigmates… Il suffit d’un courant d’air, d’une pluie fine et glaciale ou d’un vent inattendu pour que je panique. Je crois toujours que je n’ai pas où dormir, pas à manger… Chaque fois c’est pareil. Il me faut plus d’une demi-heure pour me calmer et me dire que c’est fini, que je n’ai pas de problème, que le temps d’arriver chez moi, je retrouverai la chaleur et le confort.
Oui, samedi après midi, je regardais ce quartier et je prenais la mesure du temps qui passe avec douceur, mais aussi avec une certaine usure dans le cœur, une amertume, et un peu de détachement des choses de la vie.
Et dire qu’à l’époque, j’aurais tout donné pour boire en toute tranquillité un pot dans un de ces bars et mon rêve absolu était d’habiter la rue de Bucy…
Je n’y suis jamais parvenu et pourtant, savoir que je suis exposé rue Mazarine en permanence, à deux pas du marché de Bucy me donne parfois l’impression que tout compte fait, j’y suis un peu installé. Alors, je me suis attaché à cette dernière pensée pour avoir le courage de payer ma consommation, me lever et me diriger vers la galerie en évitant d’être bousculé par une bande de jeunes qui n’avaient ni froid, ni faim et qui ne m’ont pas vu. Saint-Germain est si bourgeois désormais…
J’en entendis un, le portable collé à l’oreille, dire : « Putain, j’m’fais iech… grave. En fait, demain je pars à Honfleur avec ma reum… Grave, j’te dis pas ! Je kiffe pas son mec ».
J’ai souri et ça m’a remonté le moral…
Allez ! j’avais encore quelques belles années de jeunesse devant moi à ne pas me faire chier grave... et à me passionner de tout.





commentaires

josie 19/05/2007 13:33

Pensif jeune homme ! Ha Paris !!!!!

Michel 25/05/2007 06:21

Pensif... heureusement. Paris est un professeur. # bientôt,Michel

Maryse 01/05/2007 14:30

j'avais déjà lu ce témoignage touchant. Il est vrai que le corps a sa propre mémoire et je comprends tout à fait  car j'ai souffert fortement du froid, chaque période de froid sec en hiver me le rappelle et je sens que c'est enregistré dans le coprs.Avoir vécu ainsi à Paris t'a certainement énormément enrichi, je n'en doute pas...et dans les évènements de la vie, on peut observer comme une  forme de justice...la vie semblant te remercier en faisant en sorte que tu exposes dans ce quartier.Et aujourd'hui où quelqu'un se permet de clamer son mépris pour mai 68, moi j'ai plutôt envie de te remercier d'avoir été ce beau jeune homme en quête de liberté à cette époque là...et d'avoir pu être l'artiste que tu es.

Pierre 28/11/2006 12:56

Je suis particulièrement sensible à ce que vous avez marqué dans votre précédent commentaire en réponse à Reynald... Je suis arrivé à Paris il y a quelques années... Les espoirs et les rêves de 68 étaient évanouis depuis (trop) longtemps; par quoi ont-ils été supplantés?... J\\\'avais pourtant et j\\\'ai toujours mes propres rêves, mais ce qui manque en effet dans cette jungle, c\\\'est l\\\'autre, celui qui sait, qui a appris, qui a compris ou qui comprend, et qui veut partager, guider, ou tout simplement écouter. Un acolyte ou un maître. Trouver au moins un écho.
Quant à vos remarques sur vos visages, d\\\'hier et d\\\'aujourd\\\'hui, on y trouve la même douceur. Quelque chose d\\\'appaisant. Lorsque je vous ai entrevu au vernissage, j\\\'ai ressenti, de par ce visage, par un regard, une chose extraordianire: la bienveillance. C\\\'est si rare! Alors même si ça peut paraître bizarre, je vous en remercie car ça m\\\'a fait du bien.
A bientôt.
Pierre.

Reynald 28/11/2006 07:41

J'aime beaucoup votre site, humour, intelligence, finesse et j'aurai beaucoup aimé rencontrer le garçon aussi beau et charismatique que vous étiez en 68... et que vous êtes encore.Respectueusement.

Michel Giliberti 28/11/2006 07:51

Merci Reynald pour tout ce que vous me dites. j'ai beaucoup hésité à mettre cette photo de moi, mais en fait je l'ai fait parce qu'avec le temps qui passe, ce visage bien éloigné de celui que j'ai désormais, représente quelqu'un qui serait proche d'un fils. Je le regarde sans nostalgie, juste de l'émotion et une envie de le protéger comme tel... et à cette époque je pense qu'il auait bien aimé rencontré quelqu'un comme moi qui lui resemble tant... je l'aurais compris. j'aurais compris sa folie... C'est surement un peu confus ce que je vous raconte là, mais c'est pourtant le fond de l'histoire. En tout cas on peut toujours se rencontrer pour bavarder un jour ou l'autre.@ bientôt,Michel.

guy 28/11/2006 03:24

Beau texte Michel. Pas besoin de beaucoup plus d'imagination pour se transporter soi-meme dans le 6e. Toujours bon de se rappeler d'où on vient. Ca élargit la perspective. Pour paraphraser ce que tu disais dimanche, ta mélancolie n'est pas toute orientale. Guy

Michel Giliberti 28/11/2006 08:01

je me rapelle d'où je viens, surtout parce que ça a été un choix. Rien ne m'empêchait de rester confotablement à Toulon, même si je suis d'un milieu trés modeste et faire ma petite vie tranquille... Alors je suis parti pour devenir un artiste... hélas ça prend des années et je n'ai jamais voulu inquietter mes parents. Donc, je ne disais rien des difficultés (inimaginables) que j'ai vécues. si longtemps... mais ce sont mes plus belles années. Quant à ma mélancolie, je dis qu'elle est orientale parce que le temps qui passe me renvoie de plus en plus à mon passé tunisien. Je m'aperçois que le pays éduque tout autant que les parents et que mes mélancolies ressemblent beaucoup à celles de ce peuple. C'est à dire qu'on y entre avec abandon et qu'elle est source d'imagination et de poésie.

agnÚs 27/11/2006 20:02

Un beau texte vraiment, que ton texte sur St-Germain-des-Près... sur le désenchantement et les vertus d'écouter les autres vivre à côté de soi. Mais d'entendre ces "jeunes" dire dans leur portable les quelques gracieux néologismes que tu nous rapportes, ça m'aurait plutôt achevée au lieu de me remonter le moral !! On trouve où l'on peut les raisons de se rassurer sur la pérennité de l'existence... avec ou sans nous. Amitiés et désolation. A

Michel Giliberti 27/11/2006 20:53

Il est évident que cet excès de désenchantement chez certains jeunes apparemment choyés a quelque chose de déstabilisant et pour te dire d'inquiétant ; c'est pourtant bien ce qu'ils ressentent quoiqu'on en pense. Il ya là une réalité à prendre en considération. Et si, à ce moment des « gracieux néologismes » j'ai décidé d'avoir le moral, c'est le fait qu'à mon âge et avec tous mes problèmes, je parvenais à avoir envie de me battre comme à vingt ans.Je reste cependant très attentif à la désolation ambiante et ce ne peut être un simple comportement qui en est responsable...Je t'embrasse.M

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