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Le blog de Michel Giliberti


Le texte qui suit est un peu long, j'en conviens. Je n'ai guère l'habitude de  m'étaler ainsi mais j'avais envie de placer cet  extrait de mon dernier roman "lapeaudumonde.com" qui rejoint Handicap internationnal dont c'était la journée et que je salue pour son travail sans relâche autour du futur traité d'interdiction des bombes à sous-munitions (BASM).
Depuis des années, l'abomination de ces engins meurtriers ne cesse d'être un de mes tourments majeurs et c'est pour cela que je l'ai évoquée dans ce roman.


  .../...Vers  deux heures et demie du matin, Gilles se réveilla en nage. Il avait rêvé d’un vaste trottoir sans fin où ses jambes lourdes refusaient de le porter alors que la foule restait indifférente à son drame.
Il se leva d’un bond, soulagé de récupérer sa mobilité, se rendit à la cuisine, but à même le robinet, se dirigea vers la fenêtre et l’ouvrit pour changer d’air et chasser ce cauchemar qui continuait de le troubler, mais dehors comme à l’intérieur l’air était oppressant. Aucun éclair ne zébrait le ciel de nuit, on y sentait pourtant l’imminence d’un orage. Paris avait des allures de ville tropicale, jusque dans le pas des flâneurs qui découvraient la nonchalance ; ils déambulaient, attirés par cette atmosphère électrique suspendue au moindre souffle, à la moindre goutte d’eau.
Au bout de ces quelques minutes d’absence, Gilles, en sueur, et toujours éprouvé par son cauchemar retourna vers son lit et pour tenter de se calmer et de se rendormir, il mit en marche la télé. Il tomba sur un vieux film allemand en noir et blanc et sous-titré dont les acteurs lui étaient inconnus.
Il se noyait depuis quelques minutes dans l’éclairage dramatique et la mise en scène théâtrale de cette œuvre, quand soudain, sans même vraiment l’avoir décidé, il changea de chaîne et retrouva celle des infos.
On y diffusait un reportage sur les millions de mines antipersonnel qui infestent encore les terres du Mozambique, du Kurdistan irakien et du Cambodge, entre autres. On décrivait le drame de ces pays où les enfants se font piéger méthodiquement alors qu’ils se promènent, s’amusent ou vont travailler et que le hasard qui leur fait poser le pied sur ces engins de malheur leur arrache une jambe.
Une fois de plus on voyait ces familles innocentes et résignées vivre l’horreur au quotidien à attendre que leurs enfants obtiennent un appareillage sérieux, à les regarder marcher tant bien que mal à l’aide de prothèses de fortunes.
Le reportage était angoissant et prenait une résonance toute particulière après son cauchemar.
Une femme cambodgienne racontait que son mari, amputé d’une jambe, devait travailler pour un salaire de misère sous les ordres de ceux-là mêmes qui avaient enfoui ces engins meurtriers alors que le fourreau qui le reliait à sa jambe de bois infectait son moignon. Elle déplorait, d’une voix monocorde comme si tout sentiment s’était définitivement consumé en elle, que la nuit, son mari souffrait terriblement des efforts de la journée. Elle ajouta, avec pudeur, que sa plaie était si malodorante qu’elle craignait une gangrène qui l’immobiliserait tout à fait. Qu’adviendrait-il alors s’il devenait une charge pour sa famille sans autres ressources que celles de ses généreux employeurs américains ?
Gilles sentit monter ses larmes, et sa gorge se nouer. Cloué sur place, il écoutait l’horrible histoire de ces enfants détruits pour la vie. Tandis qu’il pâtissait en silence devant l’atrocité de ces destins et l’injustice inégalée des guerres, il s’aperçut une fois de plus qu’il lui manquait quelque chose, quelque chose comme cette sensation ressentie en début de soirée alors que défilaient les images sur la famine au Niger.
Quelque chose de vital à cet instant.
Quelque chose de salvateur.
En désespoir de cause, il tenta de chercher un signe quelconque qui le lui révélerait, mais rien ne lui parlait. Rien ne se manifestait.
Rien, autour de lui n’indiquait la moindre piste. Chaque objet dans la maison gardait son silence, jusqu’aux peluches pourtant expressives.
Il recommença à s’énerver et croisa très fort ses doigts dans un geste de supplique qui réveilla aussitôt la blessure à la paume de sa main.
Il tressaillit.
Ce fut un flash.
Une vision apocalyptique.
Une vérité hurlante qui s’empara de tout son être.
Gilles découvrit de façon très crue, qu’il avait besoin de souffrir devant de telles images, que ça lui permettait une osmose étrange, bienfaisante. Un mariage douloureux et sanglant entre lui et les injustices du monde.
Il devait subir, comme il avait subi la dernière fois.
Il lui fallait une nouvelle blessure.
Une blessure par lui infligée.
Une blessure à regarder et à montrer.
Une blessure qui le calmerait.
Il resta un moment désorienté et affolé. Il déglutit plusieurs fois. L’angoissante vérité heurtait sa sensibilité. Il redoutait la situation. Il la pressentait grave. Pourtant, rien ne parvenait à lui ôter cette idée morbide de la tête. Elle était là, présente, têtue, inévitable.
Il attendait la blessure.
L’appréhension de la douleur ne le préoccupait guère.
Il patienta encore un peu, puis une fois apaisé, alla chercher un verre qu’il serra très fort entre ses doigts pour tenter de le briser. Il n’y parvint pas. Déçu et à la fois soulagé, il se dit qu’il était fou, qu’il fallait immédiatement abandonner là ce dessein sordide, mais à peine le verre lâché, le besoin d’une douleur le reprit aussitôt.
Il fallait faire vite.
Très vite, maintenant.
Il reprit le verre et le jeta par terre sans trop réaliser la portée de son geste, puis il se saisit d’un tesson qu’il promena lentement sur tout son corps, comme pour trouver l’inspiration qui lui indiquerait l’endroit idéal où frapper. Il l’arrêta sur le mollet.
Pendant une seconde, son regard prit la fixité de celui d’un androïde, et d’un coup, d’un seul, Gilles se taillada la jambe sur une quinzaine de centimètres.
Il émit un cri bref et en même temps, délivré de la tension imposée, il sourit.
Devant lui, le sang.
Une fois de plus.
Son sang devant les atrocités du monde.
Enfin détendu, Gilles se leva, passa sa jambe sous la douche, admira la fente profonde qui nécessitait de toute évidence des soins, mais s’en moqua. Il la recouvrit grossièrement d’une serviette, le temps de chercher son appareil photo. Quelques secondes plus tard, son mollet était numérisé.
Il se fit un bandage plus sérieux avec un tee-shirt propre. Demain il achèterait des bandes et un désinfectant.
Il s’installa devant son ordinateur et balança la photo de son mollet sur son blog avec l’impression de foutre un corps à la mer. Il lui donna un titre :                  
« Cambodge. Mines antipersonnel. »
Satisfait, il se leva et se recoucha pour dormir cette fois-ci.

Published by Michel Giliberti - - Société

commentaires

Henri-Pierre 09/10/2008 13:58

Salutaire parce que quand on n'a aucun levier, on ne peut, comme Gilles, que réclamer la douleur de savoir plutôt que le lâche confort de l'ignorance délibérée.

Michel Giliberti 09/10/2008 22:09


J'ai vécu tout ce roman ainsi...
 Merci henri-Pierre,

Michel


zazou 01/10/2008 12:54

Révoltes, révoltes!On est là, devant les infos, les cadavres, la guerre... et on ne peut rien faire.On est là, deavant les infos et on voit que des milliards sont trouvés pour renflouer la barque pourrie des financiers verreux.Parfois je culpabilise aussi. Un parfum de nos maux m'étouffe. Alors je jette des poèmes sur un papier, c'est moind douloureux que la méthode de ton personnage.

Michel Giliberti 01/10/2008 13:49



Dans un de mes poèmes, j'ai écrit :« … /… et je me fais poète au lieu des prendre les armes… »
Ça rejoint ce que tu dis... mais pour mon roman, c'est plus compliqué.
Merci Zazou,

Michel




Chris-Tian Vidal 28/09/2008 17:16

Bonjour Michel, ton roman résonne car c'est un roman de cette folie des hommes des pays dits évolués. C'est un roman que l'on pourrait qualifier de lucide et d'humaniste. Je t'embrasse en te souhaitant une bonne fin de dimanche et en espérant que tout va bien pour toi. Chris.

Michel Giliberti 29/09/2008 05:44


Merci Christian... Je crois qu'ici, dans ce petit espace, tout le monde est humaniste, heureusement...
Je t'embrasse et à bientôt,

Michel


Maryse 28/09/2008 10:34

Les mines anti personnel sont une des pires horreurs que l'homme ait crée. La pyramide de chaussures est un symbole fort contre l'oubli, moi aussi je salue le travail remarquable d'handicap internationnal.Je relis avec interet ce passage de ton roman, qui laisse la question ouverte "comment ne pas se sentir mal dans sa peau de voyeur face aux reportages qui nous montrent sans détours la réalité  des autres...ailleurs ?" Nous avons de la chance et elle n'est que le résultat d'une loterie...Passe une bonne journée. bises

Michel Giliberti 28/09/2008 16:08



Merci Maryse... Nous avons de la chance, oui, mais quand je pense qu'on peut trouver des milliards de dollars pour renflouer l'irresponsabilité des mafieux financiers aux USA, je trouve
hallucinant qu'on n'ait pas donné davantage d'argent et plus vite pour décontaminer, déminer, ce sol meurtrier.
 @ bientôt Maryse,

Michel



bellelurette 28/09/2008 09:43

T'as intérêt à plaisanter !!! Son dernier combat fut les mines anti-personnels. Et sa mort tragique l'a arrêté dans son élan.Tout comme Coluche, on se demande toujours si c'est une mort accidentelle...

Michel Giliberti 28/09/2008 10:10


C'est terrible avec sa fortune, d'avoir fini sous les ponts... (re-plaisanterie)
Re- bisous
Re-Michel


bellelurette 28/09/2008 07:20

Et voila, je repense de nouveau à Lady Di.

Michel Giliberti 28/09/2008 08:24


Pourquoi? il lui manquait une jambe? (je plaisante...)

 bisous,

Michel


Chiron 28/09/2008 01:17

Une tombe dans le coeur, que pendant des soirés comme celle-là, délivre de ses entrailles les démons d'une vie. Que faire alors lorsque nous sommes dans le face à face ?Texte touchant.

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